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Le cannabis: éléments pharmacologiques, neurobiologie du cannabis

16/09/02

JP. Tassin,neurobiologiste, INSERM U 114, Collège de France

S. Hefez, psychiatre, responsable d'ESPAS

Jean-Pol TASSIN

Les drogues psychoactives qui déclenchent de la dépendance chez l'homme (amphétamine, cocaïne, héroïne, cannabis, alcool...) ont toutes la particularité d'augmenter la libération d'un neuromédiateur, la dopamine.

Cette libération active un circuit dit 'de la récompense' qui est un ensemble de structures cérébrales qui nous informe à tout instant de l'état physique et psychique dans lequel nous nous trouvons.

Ainsi, par leur action pharmacologique, les drogues activent notre circuit de la récompense. La libération des neuromédiateurs dans la synapse se fait à partir de l'extrémité axonale lors de l'arrivée d'un potentiel d'action. Les médiateurs comme la dopamine sont libérés environ toutes les 300 millisecondes, ce qui implique un mécanisme de réabsorption rapide vers l'intérieur de la terminaison nerveuse afin que le potentiel d'action ait un sens. Certaines drogues, comme la cocaïne, bloquent ce processus de recapture. L'effet final est d'augmenter la stimulation des récepteurs, en particulier ceux de la dopamine, et par conséquent le circuit de la récompense, ce qui entraîne une intense satisfaction.

Pour les amphétamines, le mécanisme est analogue, avec une stimulation de la libération de dopamine, plutôt qu'une inhibition de la recapture. L'amphétamine a par ailleurs une structure chimique analogue à celle de la dopamine.

La morphine et l’héroïne ont des structures très différentes de la cocaïne ou des amphétamines. Elles se lient de façon puissante aux récepteurs des endorphines. On a longtemps cru que les mécanismes d’action de la morphine et de l’héroïne étaient différents de ceux de l’amphétamine et de la cocaïne, mais on s’est aperçu récemment que les opiacés provoquent également une libération de dopamine.

Dans certaines zones cérébrales, les neurones à dopamine sont en permanence freinés par de petits inter-neurones. Lorsque ces neurones sont bloqués par des morphiniques, les neurones dopaminergiques libèrent des quantités importantes de dopamine.

Une célèbre expérience des années 50 a montré que lorsqu’un rat était muni d’une électrode implantée dans certaines zones cérébrales, qu’il pouvait stimuler en appuyant sur une pédale, le rat s’auto stimulait jusqu’à mourir de faim. Les zones concernées sont l’hypothalamus, et une région du mésencéphale, l’aire tegmentale ventrale, dont on a découvert plus tard qu’elle était une zone à neurones dopaminergiques.

Les structures de projection de l’aire tegmentale ventrale, sont le cortex préfrontal, le noyau accumbens, le striatum et l’amygdale : toutes ces zones sont activées par les neurones à dopamine. Ces quatre structures, en relation directe avec l’hypothalamus, constituent le circuit de la récompense. Tant que la dopamine est libérée dans ce circuit, le vécu du sujet est celui du bien-être, quelle que soit la situation réelle.

Il y a deux grands ensembles, un système (99%) qui libère du GABA, de l’acide glutamique et des neuropeptides, en point à point, et un système (1%) qui libère de la dopamine, de la NA et du 5 HT, mais de façon diffuse. Le premier système a pour rôle de traiter l’information, l’autre d’activer de grandes zones cérébrales de façon diffuse.

Toutes les afférences sensorielles arrivent au thalamus et sont relayées vers le cortex. Elles sont modulées par la NA et la sérotonine, et en fonction du sens pris dans le cortex par les afférences sensorielles, la dopamine va modifier les réactions efférentes en permettant une réponse adaptée. Si l’on fait libérer de la dopamine indépendamment du sens des afférences sensorielles, le sens même desdites afférences sensorielles est modifié vers une perception agréable.

Dans le réflexe conditionné, l’activation des neurones dopaminergiques se fait lors du stimulus annonciateur, et non lors de l’afférence agréable elle –même (la nourriture par exemple). De même, lorsqu’un signal est associé à l’administration d’une drogue dopamino libératrice, ce signal se met rapidement à provoquer lui-même la libération de dopamine, et la recherche de la récompense. C’est le cas chez l’homme, lorsque le contexte d’administration de la drogue déclenche le processus de recherche de récompense.

Lorsque l’on donne tous les jours la même dose de morphine à un rat, on s’aperçoit que cette dose devient de plus en plus efficace : il y a une sensibilisation à la morphine, qui se fait en une dizaine de jours. On constate en fait que cette sensibilisation ne se fait que si la morphine est associée toujours au même environnement : elle est due au fait que l’environnement déclenche la libération de dopamine, qui déclenche la recherche de la récompense, et la sensibilité à la récompense elle-même.

On note que la sensibilité individuelle des rats aux différents produits psycho modulateurs est extrêmement variable : certains animaux deviennent rapidement fortement dépendants, d’autres non. Il est clair que c’est la même chose chez l’homme. On sait en particulier que le niveau de stress des premiers mois de développement favorise la constitution d’une personnalité dépendante.

Lorsqu’une récompense survient, on peut mesurer l’activation des neurones dopaminergiques. Si on associe un stimulus quelques secondes avant la récompense, l’activation survient au moment du stimulus, mais plus au moment de la récompense. Si la récompense ne survient pas alors, on observe un arrêt d’activation momentané des neurones dominergiques, vécu comme une expérience très négative. Lorsque la récompense n’est pas un produit addictogène, l’arrêt des neurones dopaminergiques ne se fait que pendant quelques centaines de ms. Lorsque la récompense est un produit addictogène, l’arrêt des neurones dopaminergiques peut se faire pendant plusieurs minutes, à l’origine d’une expérience fortement désagréable.

Le cannabis ? On sait qu’il existe des récepteurs au THC dans certaines zones également impliquées dans la libération de dopamine. Pourtant le THC n’existe pas chez les mammifères. Le récepteur en question est normalement destiné à l’anandamide, un médiateur récemment découvert de nature lipidique. Le THC est différent des opiacés, des amphétamines ou de la cocaïne. D’autres produits synthétiques sont plus actifs (CP 55,940, WIN 55,212-2….) que le THC.

Serge Hefez :

lorsque nous avons décidé de faire cette soirée, nous nous sommes demandés si la question était pertinente pour les MG. Le succès de la soirée montre que oui.

Quelques mots d’épidémiologie. Le cannabis est le produit addictogène le plus utilisé après l’alcool et le tabac. Plus d’un adulte sur deux en a consommé. Les hommes en consomment deux fois plus que les femmes. Les adolescents en consomment de plus en plus. Plus de la moitié des adolescents en ont consommé, et plus d’un tiers en consomment régulièrement. On estime qu’un jeune sur dix est consommateur « problématique ». Plus l’usage est problématique, plus il est associé à d’autres consommations. Le cannabis, sur le plan des représentations, est cité comme drogue par 80% des français : c’est le produit le plus connu comme « drogue » par les français. Mais s’ils le considèrent comme une drogue, ils ne le considèrent pas comme dangereux.

Que peut on tirer de ce que JP Tassin vient de nous dire ? Ce qui peut apparaître comme problématique en matière de cannabis, au delà de la dangerosité propre du produit, c’est le contexte de consommation, et jusqu’à quel point ce contexte va agir comme un signal. Il faut également parler des rapports entre le cannabis et les pharmaco psychoses d’une part, les décompensations psychotiques d’autre part.

Depuis quelques années, dans mon expérience de clinicien, je constate qu’au fil des années, de plus en plus d’adolescents sont amenés à me consulter dans un contexte difficile à l’égard du cannabis. Un adolescent perçoit une multitude de perceptions venant de l’intérieur de son corps. Il doit les distinguer de ce qui lui vient de son environnement extérieur. Cette distinction est constitutive de la fabrication de la personnalité. De nos jours, les problèmes psychiques de l’adolescent ne sont plus sur la distinction névrose/psychose, mais de plus en plus dans la multiplication d’états limites. Le cannabis, massivement consommé, crée un flou encore plus grand entre les perceptions internes et les perceptions externes. De plus en plus cela pose des problèmes de diagnostic psychopathologique, surtout en cas de consommation continue La plupart des jeunes consomment dans un cadre festif. Le groupe devient souvent en tant que tel un signal. Le cannabis cimente le groupe, et le groupe réveille le besoin du cannabis.

Pour la petite fraction des adolescents qui ont une consommation à problème, il est très difficile de dire si le haschich révèle un phénomène psychopathologique sous jacent , ou s’il le provoque. Les avis des experts sont opposés, et virulents. Ce qui est sûr, c’est que plus le produit est pris à un jeune âge et de façon répétée, plus le processus risque d’être problématique.

Question :

j’aimerais savoir ce qui est vendu en matière de cannabis .

Jean-Pol Tassin

Le cannabis, c’est de l’herbe. Il n’est pas coupé, mais la concentration en THC des différents cannabis est très variable (de 2 à 14 % de THC). Il y a une sorte d’œnologie du cannabis. Le haschich, c’est une résine, qui peut être mélangée à différentes autres choses, notamment de la paraffine et du caoutchouc. Par ailleurs en France on ne fume pas du cannabis pur, on le mélange avec du tabac, et ce mélange déclenche en soi une dépendance.

Serge Hefez :

il y a environ 4000 produits distincts dans la fumée du tabac. Il est donc bien difficile de prédire ce qui agit et comment, et quel est le rôle des mélanges. En tous cas il existe beaucoup de rumeurs sur la nature des mélanges.

Question :

quid de l’anandamide ?

Jean-Pol Tassin

l’anandamide est un nouveau type de neuro médiateur, de découverte assez récente. Il est d’une structure chimique très inhabituelle, puisqu’il s’agit d’un lipide. On sait aujourd’hui que le blocage du récepteur à l’anandamide n’entraîne pas un déplaisir particulier, mais un manque d’intérêt pour les choses de l’ordre du plaisir. Il semble donc que la stimulation des récepteurs à l’anandamide est une condition du plaisir. Par ailleurs des chercheurs belges ont réussi à fabriquer des souris dénuées de récepteur au cannabis. Elles ne vont pas mal, mais elles ne sont plus capables de s’habituer aux situations pénibles. Alors que les souris normales, au fil de la répétition d’un stimulus aversif (un bruit , par ex), le reçoivent avec de moins en moins de réactions, ce n’est pas le cas de ces souris modifiées : le désagrément du stimulus nociceptif ne réduit ni ne s’éteint. Il est à noter que le cannabis n’entraîne absolument pas de dépendance physique.

Serge Hefez

Au niveau des représentations, il faut noter que le fait que les parents n’aient en général pas d’expérience du cannabis, ils attribuent les problèmes de leurs enfants à la drogue elle-même. Pourtant , si leurs enfants consomment trop d’alcool, les parents se posent la question de la problématique psychique de l’enfant, avant d’imaginer une toxicité propre de l’alcool.

Jean-Pol Tassin:

Il faut noter que le mélange cannabis-alcool aboutit à une potentialisation mutuelle. Celui qui n’a pris que du cannabis a des réflexes moindres mais il le sait, celui qui a consommé les deux se croit invincible.

Serge Hefez :

de plus l’ivresse cannabique masque celle de l’alcool

Question :

peut-on mourir du cannabis ? Jean-Pol Tassin :

oui puisqu’on peut avoir un accident de voiture, non pour ce qui est de sa toxicité pharmacologique. En revanche le cannabis a des propriétés génératrices de phénomènes psychotiques, c’est maintenant établi. Le cannabis peut provoquer une pharmaco psychose chez un sujet non psychotique, et surtout il peut exacerber l’expérience psychotique chez un sujet prédisposé.

Question :

j’ai observé des gens qui « ne sont jamais redescendus » d’une expérience psychotique déclenchée par le cannabis…

Serge Hefez:

je crois qu’actuellement on ne peut pas répondre vraiment sur cette question de la provocation d’états psychotiques IRREVERSIBLES déclenchés par le hasch, même s’il est établi que le cannabis peut déclencher des états psychotiques transitoires.

Question :

beaucoup de patients disent qu’ils prennent le cannabis comme un somnifère…

Jean-Pol Tassin :

le cannabis fait disparaître les afférences sensorielles, à condition qu’elles ne soient pas imposées(qu’ils soient dans le noir par ex..) car si les entrées sensorielles sont présentes (musique...), elles peuvent être exacerbées par le cannabis.

Question :

que sait on des effets sur l’appétit et la douleur ?

Jean-Pol Tassin :

en France ils sont mal étudiés, et en tous cas les essais qui ont été faits n’ont pas été très concluants.

Question :

quels sont les bénéfices du cannabis ? Jean-Pol Tassin :

il est clair que chez certaines personnes, le cannabis a des effets anti dépresseurs. Je crois qu’il est assez dangereux pour un MG de donner cette information, car il existe en fait une grande variabilité individuelle, au point que le résultat est imprévisible. On ne peut pas faire passer de message net sur les effets prévisibles du cannabis.

Serge Hefez :

vous avez raison de poser la question en termes de rapport bénéfice/risque. C’est comme cela que raisonnent les consommateurs, qui le prennent par plaisir. Pour beaucoup de monde, le cannabis est évidemment « tout bénéfice », et l’on doit probablement respecter cette position.

Question :

les phénomènes de re-largage, dont on parle beaucoup, que faut-il en penser ?

Jean-Pol Tassin :

il est certain que le cannabis a une forte solubilité lipidique, et qu’il peut être relargué plusieurs jours après une prise isolée, sous l’effet d’un stress notamment. Cela peut expliquer des expériences cannabinoïques ressenties sans prise de cannabis.

Question :

quid de l’action thérapeutique du cannabis ?

Jean-Pol Tassin :

les actions thérapeutiques du cannabis sont un problème biaisé. C’est une argumentation qui a été développée dans la logique de la dépénalisation. Le cannabis a certainement des effets thérapeutiques, mais tout à fait insuffisant pour passer la barrière de la mise sur le marché, puisque dans chaque domaine où l’on parle d’un effet bénéfique du cannabis, on dispose de produits beaucoup plus efficaces et d’effets beaucoup plus prévisibles (effet antalgique, antidépresseur, anti nauséeux par ex…) .

Question :

le cannabis intéresse particulièrement les adolescents. Peut –on dire qu’il s’agit de la rencontre d’un malaise social avec un produit ?

Serge Hefez :

il est très difficile de répondre à cette question. Le malaise social, la nature du produit et sa disponibilité se posent toujours en même temps à des degrés divers. Il est sûr en tous cas que les jeunes sont beaucoup moins armés, dans le monde d’aujourd’hui, pour distinguer l’interne de l’externe, le réel du virtuel. Dans un monde où l’on vit tous les jours des expériences virtuelles sur l’écran de la console, un produit qui rend difficile la distinction entre le réel et le virtuel, entre l’expérience interne et l’expérience externe, est évidemment problématique.

Question :

il existe des sociétés où l’usage du cannabis est normale, et il y paraît beaucoup moins problématique, voire beaucoup moins toxique.

Serge Hefez :

en effet. En France l’alcool est une drogue tolérée, dont nous avons tous l’expérience, et que nous savons mesurer et utiliser, pour un grand nombre d’entre nous. Dès qu’on parle de cannabis, on entre dans la polémique, dans la mesure où nous ne sommes pas dans une consommation socialement ritualisée.

Question :

cannabis et grossesse ?

Jean-Pol Tassin :

je n’ai personnellement rien à dire. Mais tabac et grossesse, c’est dangereux, en particulier par l’intermédiaire du CO. Ce qu’on peut dire c’est que toute herbe qui brûle i dégage du CO. De ce point de vue, mieux vaut fumer deux joints par jour que vingt cigarettes, pendant la grossesse. Mais il faut probablement mieux ne rien fumer….

Question :

quelle attitude adopter face à un adolescent qui fume du cannabis ?

Serge Hefez :

la MILDT a beaucoup travaillé cette question, et de façon remarquablement fine. Il faut déplacer la question de « qu’est ce que tu consommes ? » vers « comment tu consommes ? ». Si c’est avec de l’alcool, ou tout seul dans sa chambre, ou tous les jours, etc.. c’est le signe d’une consommation problématique, qui doit alors faire s’intéresser, précisément, au problème. L’adolescent, lui, ne va rien dire. Il faut lui proposer une formalisation, qui lui permette d’établir un dialogue

Jean-Pol Tassin :

il faut dissiper les fausses angoisses. Le cannabis ne prédispose pas à l’usage de l’héroïne. C’est une angoisse qu’il faut calmer chez les parents. S Hefez a raison : le produit n’est qu’un symptôme. Dans le cas de l’ecstasy ou du MDMA, le produit pose problème : il entraîne des phénomènes de dégénérescence neuronale propres et spécifiques.

CR : JP. Aubert

Département Addictions

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